"Mauvais père" Interview Caroline Brehat 

“Mauvais père” paru aux Editions Arènes en mai 2016 décrit le parcours du combattant de Caroline, une mère Française vivant aux Etats-Unis pour protéger sa petite fille maltraitée par son père et  sa belle-mère.

Caroline Bréhat a été journaliste freelance à New York pendant 10 ans . Elle a  publié  « Kill, Kill, Kill Crimes de guerre en Irak ? » avec le sergent du Corps des Marines Jimmy Massey en 2005 (Editions du Panama) et « Hot Dogs And Croissants, The Culinary Misadventures Of Two French Girls In America » en 2015 .

En 2010 Caroline publie : « J’ai aimé un manipulateur » (Editions des Arènes) son roman sera traduit en 8 langues. Elle vit maintenant en Bretagne où elle est traductrice pour le PNUD et ONU-Femmes et expert judiciaire près la Cour d’appel de Rennes. Caroline a accepté de répondre à nos questions et nous l’en remercions…

Interview de Caroline Bréhat par Gwen maman SOS.


Bonjour Caroline, merci de nous faire partager votre douloureuse expérience, à travers la parution de votre livre «Mauvais père » aux Editions Les Arènes.
​Nous constatons en France depuis 2008 qu'à la rupture conjugale les violences ne s'arrêtent pas systématiquement. Parfois elles y débutent ou perdurent, voire s'y accentuent (Romito,2011). Pouvez-nous Caroline nous décrire ces violences pendant la vie de couple et après la séparation ?

"Les violences de Julian ont véritablement commencé pendant la grossesse. C’est en tout cas à cette période que le charme s’est rompu pour moi - ou que l’emprise qu’il exerçait sur moi a commencé à décliner. Les violences de Julian se sont considérablement accentuées après la naissance.

Violences physiques et verbales, bien sûr, mais surtout, à mon sens les plus destructrices de toutes les violences, ce que les Américains appellent « gaslighting », d’après le film de 1944 Gaslight dans lequel le mari tente de rendre sa femme folle en manipulant sa mémoire et ses perceptions, car, comme l’actrice, j’avais l’impression avec Julian de devoir passer mon temps à « réaffirmer la réalité ». Je m’explique : Julian passait son temps à déformer les choses et à nier ses actions, ses paroles ou les miennes… La force de conviction de Julian et son jusqu’auboutisme (il voulait toujours avoir le dernier mot) faisaient que j’en arrivais à douter de mes propres perceptions, de mes émotions et de moi-même. J’avais l’impression que ces processus auraient pu me rendre folle. Les Américains ont là encore un terme approprié pour décrire ça : « crazy making ».  Je le raconte d’ailleurs dans mon premier livre, "J’ai aimé un manipulateur".

Après la séparation, les violences ont été encore plus destructrices puisqu’au gaslighting, s’est ajouté l’instrumentalisation par Julian du système judiciaire américain : il a demandé plusieurs fois la garde exclusive, m’a contrainte à faire des requêtes judiciaires pour que Gwendolyn soit suivie par un psy car, bien-sur, il ne voulait pas en entendre parler, puis, une fois que Julian a congédié la psy de Gwendolyn, unilatéralement, bien sûr, j’ai dû faire une autre requête pour que la thérapie avec la psy de Gwendolyn puisse se poursuivre, je devais me défendre dans un tribunal après que Julian ait obtenu une ordonnance de protection à mon encontre sur la base de fausses accusations…

C’était cette véritable contamination de la folie et de la terreur que je raconte dans Mauvais Père.  En plus de tout cela, j’avais l’impression d’être « ensevelie » sous les procédures judiciaires (aux USA, on appelle ça le « paper abuse » (la « maltraitance administrative »))."

Ici en France comme aux Etats-Unis les associations de pères argumentent autour des violences faites aux hommes afin de faire croire que les violences auraient lieu de part et d’autres,qu’elles seraient symétriques afin d’occulter la violence masculine à l’égard des mères . Aux Etats-Unis l'instrument de mesure the conflict tactics scale permet de surestimer les chiffres de ces violences à l'égard des hommes. Est-ce que la stratégie de Julian fut-elle également de sortir un acte de son contexte pour se poser en victime ?  

"Non, Julian inventait. Plus exactement, il « projetait » ses actes et ses intentions sur moi. Je me suis aperçue plus tard qu’il ne manipulait pas consciemment. Il croyait toutes les accusations qu’il proférait contre moi et était persuadé d’être MA victime. Il inversait les culpabilités et les rôles. Il me maltraitait, mais dans sa tête, c’était moi qui le maltraitait. Il me harcelait, mais il se plaignait que c’était moi qui le harcelait de demandes et de coups de téléphone pour parler à Gwendolyn lorsqu’elle était en visite chez lui.

Il me persécutait via les tribunaux, mais dans sa tête, c’était moi la persécutrice. Il tentait de « laver le cerveau » de Gwendolyn en me dénigrant, mais, dans sa tête, c’était moi qui lui avait lavé le cerveau pour que Gwendolyn ait peur de son père… Il avait manifestement un « attachement » très malsain à sa fille, mais c’était à moi qu’il l’attribuait car j’étais son « mauvais objet ». Tout était toujours inversé. Il lui fallait à tout prix imposer sa réalité inversée à tout un chacun, y compris à sa fille. " 


Les mamans nous confient souvent que la justice est le terrain de prédilection des pervers. Outre-Atlantique l'avocate Mary Przekop a montré en 2011 que les pères violents étaient deux fois plus susceptibles de demander la garde exclusive de leurs enfants que les pères non-violents tandis que Patrizia Romito écrivait déjà en 2006 que lorsqu'un juge devait choisir entre la sécurité d'une femme maltraitée et le droit d'un homme violent de voir ses enfants, c'était en général le dernier qui avait la priorité. Comment ce jeu théâtral a-t-il fonctionné chez Julian ?

"Charismatique et élégant, Julian était comme un poisson dans l’eau dans un tribunal. Il pouvait donner libre cours à son talent d’acteur, ses talents manipulatoires et exercer son pouvoir de fascination hors du commun, qui est souvent un attribut de ces hommes d’ailleurs, comme m’en avait averti Jocelyn Brown, la directrice du département de pédiatrie du Columbia-Presbyterian Hospital à New York. Elle m’avait mis en garde en ces termes : « Le problème avec les tribunaux c’est qu’ils ne savent pas que les hommes violents sont de grands manipulateurs ».

Face aux intervenants judiciaires (experts, coordonnateurs parentaux) et autres acteurs (psychologues, pédiatres, enseignants) interrogés par les experts, Julian sortait son mouchoir et jouait avec brio le rôle du « pauvre papa privé de sa fille par une mère aliénante ». Il montrait de la compassion pour moi, et inversait de nouveau les rôles : « Caroline a eu une enfance difficile (ce qui était faux), mais je ferais tout pour que ma petite fille ait une bonne relation avec sa mère même si celle-ci veut me séparer de ma fille…» C’était du grand art ! Il attendrissait son auditoire avec ses larmes et ses paroles pleine de compassion et de bienveillance pour la mauvaise mère qu’il décrivait si savamment. "

 
Phyllis Chesler explique qu'aux Etats-Unis si une mère battue est prise dans un conflit pour la garde d'un enfant, son avocat doit, stratégiquement, lui conseiller de ne pas parler de la violence domestique ; si elle le fait, elle aura toutes les chances de perdre la garde. Si elle sait que son enfant est également psychologiquement terrorisé, battu, et peut-être sexuellement abusé, il est quasi certain qu'elle perdra assurément la garde si elle ose en parler. Elle sera perçue comme une « parente aliénante », une menteuse folle et rancunière. Nous faisons la même constatation ici en France notamment avec les assistances sociales, les éducateurs qui enquêtent au sein de la famille à la demande du juge aux affaires familales et/ou du juge des enfants  A  la lumière de votre expérience comment une mère peut-elle alors s'en défendre ?

"Je pense que les juges ont un prisme particulier et qu’il importe d’essayer de se mettre dans leur peau : ils ont un nombre croissant de dossiers de litiges de garde et, sans doute, se disent-ils « pff, encore un de ces satanés couples immatures, incapables de se montrer raisonnables dans l’intérêt de leur enfant… » Bref, ils ont tendance à renvoyer les parents dos-à-dos, et à parler de simple « conflit ». Comme si la faute et la responsabilité étaient partagées équitablement ! Il y a bien sûr une dimension patriarcale à leur vision des choses, mais peut-être est-ce dû aussi au fait que les avocats des mères victimes appliquent des grilles de lecture qui ne correspondent pas à la personnalité de ces hommes violents, souvent pervers ?

J’ai l’impression que les avocats appliquent souvent leurs propres grilles de lecture, celles d’un homme névrosé, dans le mensonge ou la vengeance… La partie adverse fait la même chose. Dans ces conditions, comment les juges peuvent-ils prendre conscience que ce que l’enfant et la mère subissent est en réalité une situation d’emprise, de domination et de terreur ? Je pense qu’il faut décrire les mécanismes pathologiques de ces hommes violents, souvent des pervers ou des paranoiaques (projections, déni, jusqu’auboutisme…) et leur rapport altéré à la réalité, avec exemples à l’appui, comme je l’ai fait, pour permettre aux juges de sortir de ce que j’appelle les « sentiers battus de la violence ordinaire ». Car la violence que j’ai vécue n’est pas ordinaire. Cette violence s’apparente à du terrorisme familial.
"

Les expertises psychologiques demandées par la justice aux affaires familiales sont controversées en Europe mais également Outre-Atlantique par les associations de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Nous invitons parfois les mères séparées à les refuser notamment en cas d'allégations de violences à l'encontre de leur enfant. Comment avez-vous vécu ces expertises et comment peut-on les contrer ? 

" L’expertise réalisée par une « experte » américaine était hallucinante. Tous les travers de Julian (théâtralité, labilité extrême, pensée délirante, perversité…) m’étaient attribués. L’experte avait été tellement subjuguée par Julian qu’elle semblait avoir recopié tout ce qu’il avait dit. Je pense qu’il faut refuser de faire des expertises réalisées par des experts ouvertement favorables au syndrome d’aliénation parentale et se munir de toutes les preuves possibles pour prouver que les violences ont bien eu lieu (certificats médicaux, témoignages, photos, etc…)

​Je pense qu’il faut maintenant en France évoquer la radiation des experts américains qui ont fondé leurs rapports sur le syndrome d’aliénation parentale, l’arme fatale des hommes violents. Plusieurs experts américains ont fait l’objet de mesures de disciplines pour avoir évoqué le SAP parce que ce faux syndrome ne figure pas au DSM (manuel international des troubles psychiatriques). La France doit emboîter le pas. "

La plupart des témoignages français que nous recevons à Sos Les Mamans soulignent la difficulté des mères à préserver leurs enfants maltraités et leur difficulté à partager l'autorité parentale avec un ex-conjoint violent puisqu' «en tant que co-parent l'agresseur a tendance à disqualifier le rôle parental de la victime » (Sadlier, 2015) ce que vous avez vécu aux Etats-Unis avec Julian. Comment ont débuté les violences et de quelles natures furent-elles à l'égard de votre petite fille Gwendoline ?

A deux ans, Gwendolyn est revenue d’une visite chez son père et s’est plainte d’attouchements à sa nounou. La nounou n’a pas voulu y croire, une sorte de dénégation sans doute. Quelques mois après, c’est à moi que Gwendolyn s’est plainte. La nounou m’a alors parlé des plaintes de Gwendolyn qu’elle n’avait jamais mentionnées avant. C’était très explicite et cela coincidait avec son comportement difficile (cauchemars, colères, refus de mettre sa couche…)

L’experte citée plus haut a totalement dédouané Julian sans même expertiser Gwendolyn. J’ai eu de la chance de ne pas perdre la garde partagée alors car, selon mes avocates, j’étais tombée sur l’un des seuls juges « conservateurs » de Manhattan (comprendre pro-mères) Les violences se sont poursuivies : attouchements, violences physiques (Julian serrait Gwendolyn si fort qu’elle avait l’impression qu’elle allait étouffer, il lui broyait les doigts aussi lorsqu’elle lui tenait la main) et violences psychologiques (il la punissait lorsqu’elle pleurait parce qu’elle était triste loin de moi, il refusait qu’elle me parle au téléphone, me dénigrait devant elle, etc…).

​Je sais maintenant que Julian désirait avoir une emprise totale sur sa fille et qu’il tentait de lui implanter ses propres pensées, une sorte de quête fusionnelle. Cela s’est poursuivi jusqu’à ses 8 ans lorsque la psy de Gwendolyn, qui craignait qu’elle ne se suicide, m’a demandé de lui faire faire une consultation chez un psy français pendant les vacances d’été en France. De là, tout s’est enclenché : les signalements, la requête du procureur de rester en France le temps de l’enquête, le jugement de la Cour d’appel de Rennes autorisant Gwendolyn à rester en France, affirmant que c’était une « enfant sincère, authentique et spontanée à qui son père refusait le droit d’exprimer ses sentiments » et qu’il n’y avait « aucune manipulation maternelle ». "

Aux Etats-Unis Barry Golstein met en avant The Safe Child Act qui exigerait des tribunaux qu'ils intègrent des recherches scientifiques importantes, comme celles sur la maltraitance à l'enfant, et permettra le blocage de l'utilisation de théories non scientifiques comme celles basées sur la croyance que la sexualité entre les adultes et les enfants peut être acceptable. The Safe Child Act donne les moyens d'une première audience limitée aux problèmes des agressions. Cela permettrait de traiter des dossiers qui prennent actuellement des mois ou des années de se régler en quelques heures ou moins. A Sos Les Mamans nous préconisons des juridictions spécialisées est-ce comparable ? 

"Oui, je crois que oui. Barry Goldstein met en avant les violences conjugales en tant que facteur de danger pour l’enfant et la mère. Il y a à mon sens moins de marge d’erreur une fois que ces violences ont été prouvées et entérinées par un tribunal, mais cela nécessite de former des intervenants psycho judiciaires qui comprennent réellement la réalité de ces violences, c’est-à-dire la dimension de terreur et de contamination de la folie pour la mère et l’enfant. Des intervenants qui ne sont pas enclins à les minimiser en mettant l’agresseur et la victime dos à dos comme cela se fait couramment maintenant."

Quels conseils donneriez-vous à des mamans victimes d'un conjoint violent ?

"Le seul conseil à donner c'est de partir, de quitter le pervers, il n'y a que cette issue, partir ou subir. Et s'entourer de bonnes personnes, ne pas s'isoler. Ensuite il faut prendre sa vie en mains et se donner comme objectif d'aller bien et d'être heureuse car c'est ce qui aide le plus les enfants. Une mère heureuse, souriante avec des projets les rassure plus que tous les combats. Tisser autour d'eux une vie sereine, ils feront ainsi la différence entre les moments avec vous et ceux avec leur père et c'est important pour leur avenir. Ils se ressourceront auprès de leur mère. Il ne faut pas qu'ils aient l'impression que le combat est des deux côtés."


Edition Les Arènes

11 mai 2016

250 pages
ISBN
978-2-35204-508-3
Prix
17 €

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